« Rampe du Nouvel escalier de l’Abbaye royale de Saint-Ouen », Le Brument, architecte

Ce magnifique dessin est un projet de rampe, dessiné par l’architecte rouennais Le Brument, pour l’escalier central du dortoir de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen. Il a était réalisé dans le cadre de grands travaux lancés suite à la volonté des religieux dès 1747 de faire édifier un nouveau dortoir.
En effet, l’ancien, situé entre le palais et l’église ne pouvait loger au moyen-âge que soixante moines, ainsi, pour les quatre-vingt moines du XVIIIe siècle il fallait un développement plus imposant. Or, à cette époque, le palais abbatial est un obstacle au développement vers le nord des bâtiments monastiques. Ayant décidé de donner au nouveau dortoir une longueur de plus de 100 mètres, ils n’hésitèrent pas, pour obtenir le place voulue, à éventrer le palais abbatial. Le corps de logis principal resta intact, mais la chapelle et les bâtiments construits à l’est par Pierre Fain et Delorme furent démolis. L’architecte Defrance, qui jouissait à Rouen d’une grande réputation, fut chargé de la direction des travaux à partir de 1753. En 1766, l’architecte Jean-Baptiste Le Brument se joint aux travaux et remplace Defrance à sa mort en 1768. L’œuvre de Le brument est double : reprise et consolidation des travaux de Defrance, construction sur un plan différent de celui proposé par Defrance des deux grands escaliers dont il existait seulement des pierres d’attente. Comme nous le montre le dessin de la rampe, cette seconde partie de sa tâche devait lui permettre de donner la pleine mesure de son talent.
Malheureusement, cette magnifique rampe de fer forgé n’a jamais été exécutée. On se contenta, par économie, d’une rampe provisoire en bois, puis, en 1784, d’une rampe en fer d’un prix moins élevé et d’ailleurs fort élégante. Détruite par l’incendie de 1926, cette dernière a pu être reconstituée exactement grâce aux relevés de M. Tois. Le bâtiment construit par Defrance et Le Brument est ensuite transformé en Hôtel de Ville au début du 3e quart du 19e siècle.
L’étude de ce dessin nous permet non seulement de comprendre le métier d’architecte, mais également de le replacer au sein d’une profession marqué par des mutations radicales dans l’apprentissage et dans la pratique de l’art de bâtir. En effet, le jeune Le Brument suit une formation pratique dispensée de manière traditionnelle au sein du cercle familiale, qui importe autant pour lui que celle théorique et inédite reçue à la nouvelle école de dessin de Rouen.
Né en 1736, le Brument est issu d’une famille de maîtres-maçons plâtriers, entrepreneurs. Sa première formation est celle de l’atelier de son père et sur les chantiers. Il entre à l’école de dessin de Rouen ouvert par Jean-Baptiste Descamps dès 1740 afin d’acquérir la formation théorique indispensable à son ambition de devenir architecte. Cette école, la première du genre en France, n’a pas pour ambition de former des artistes mais avant tout de permettre à tous les futurs ouvriers d’acquérir les bases suffisantes en dessin. Après trois années d’études au sein des classes de dessin d’après le dessin, dessin d’après la bosse et enfin d’après le modèle vivant, le Brument accède à une classe spécialisée : l’architecture. Il y apprend les principes de la perspective, de la géométrie et des mathématiques Cette maitrise de la représentation graphique est prégnante dans ce dessin préparatoire figurant une rampe d’escalier très ouvragé. En effet, l’architecte qui s’occupe d’un édifice doit convertir ses idées en une représentation géométrale ou perspective précise sur le papier, afin de rendre compte du résultat et aussi et surtout pour le montrer au commanditaire de la construction et les soumettre à son jugement. C’est à partir de ces dessins d’architecte que sera mis en place l’ultime étape avant la construction, c’est à dire la rédaction du, ou des, devis. Les pièces premières sont donc des représentations picturales, principalement des plans, coupes et élévations. Les dessins de détails sont réalisés ensuite, au fur et à mesure de l’avancement des travaux et de la nécessité de se faire comprendre par les ouvriers de chaque corporation. L’art de l’architecture est avant tout une production de l’esprit.
Avant la création des écoles académiques, les architectes n’avaient pas de diplômes officiels et leur apprentissage théorique était fort limité. Sans enseignements codifiés, quiconque pouvait devenir architecte pour peu qu’il se montre compétent au risque d’entrainer des malfaçons.
La qualité de ce dessin préparatoire nous laisse imaginer la valeur des œuvres architecturales qui en découlent. Jean Baptiste Le Brument est un grand architecte rouennais à qui l’on doit un manifeste de modernité dans une ville plutôt encline à un prudent conservatisme. Au dire de ces contemporains, cet architecte à introduit un style « à la grecque » rompant avec le style gothique rouennais et embellissant la ville.
En 1768, il est expert-juré, architecte en titre de l’abbaye de Saint Ouen depuis 1766, architecte de l’église du lieu-de-Santé depuis 1767, et attaché à bon nombre de paroisses de la ville. Il s’entoure alors d’une équipe pour mener de front ces entreprises diverses, au sein d’une véritable agence qu’il établit dans sa maison. Parmi les projets les plus significatifs figurent ceux pour la Madeleine, ceux pour les églises Notre-Dame de la Ronde, Saint-Vivien et Saint-Godard, un projet pour l’hôtel de ville signé par un de ses commis en 1779, Lequeu . Il construit aussi des maisons particulières rue Eau de Robec, celle du négociant Midy (place de la pucelle) en 1788.
Après la Révolution, il devient professeur d’architecture à la suite de Descamps. Membre de la Société des Amis de la Constitution en 1790, on le retrouve lors de la convocation des Etats Généraux, à l’assemblée des architectes-experts qui se déroule le 22 mars 1789. Jean-Baptiste Le Brument est parmi les 7 membres comparant et est élu . Il est également membre du Comité d’Instruction Publique créé le 12 nivôse an II par la commune de Rouen, où, en temps qu’architecte, Le Brument est sollicité pour organiser les fêtes de l’Etre Suprême et la réorganisation des bâtiments ecclésiastiques. Il est également membre fondateur et président en 1796-1797 de la Société d’Emulation et de la Société populaire de Rouen. De plus, en tant qu’architecte-expert, Le Brument est sollicité après la révolution pour les expertises de biens nationaux et dans le choix de leur destination (vente, démolition …). En 1791, il estime les constructions de l’abbaye de Saint Ouen devant abriter l’administration communale. Ironie du sort, il fait l’expertise d’un bâtiment dont il est en partie l’auteur.

« Rampe du Nouvel escalier de l’Abbaye royale de Saint-Ouen », Le Brument, architecte

« Rampe du Nouvel escalier de l’Abbaye royale de Saint-Ouen », Le Brument, architecte