Conférence sur la traite négrière au Havre

Eric Saunier, maître de conférences à l’Université du Havre, a donné aux Archives départementales une conférence fort appréciée ce 24 mars 2009.

Eric Saunier a, en préambule, rappelé que Le Havre est, avant la Révolution, le deuxième port négrier sur le plan des expéditions. Malgré cela, une défaillance mémorielle conduit les havrais ou les medias nationaux à ignorer le passé négrier de la ville, à l’inverse de Nantes, La Rochelle ou Bordeaux, plus clairement identifiées dans ce trafic. Ce paradoxe havrais trouve son explication dans le bombardement de la ville pendant la Seconde guerre mondiale, le seul lieu de mémoire qui subsiste étant la Maison de l’armateur. La jeunesse de l’université havraise de Lettres peut également en être une explication, tout comme la faible ouverture du milieu négrier havrais ou la modeste présence des Noirs dans cette ville.

Facteurs de la dynamique havraise
Au XVIIIe siècle, le Havre est ville qui a souffert démographiquement des nombreux conflits qu’elle a traversés. Elle n’a pas de fonction administrative et connaît des difficultés économiques. Pourtant, trois facteurs disposent la ville à pratiquer la traite négrière :
-la maîtrise des routes maritimes, dont la route des Indes occidentales bien connue des marins havrais qui sont très recherchés ;
-un arrière-pays riche et desservi (Pays de Caux pour l’agriculture, vallée de la Seine pour l’industrie naissante et présence de l’axe de la Seine) ;
-une volonté de l’Etat de favoriser le commerce vers les Antilles.

Le Havre bénéficie de plus de deux facteurs régionaux :
-la volonté de trouver une activité de substitution à la pêche à la morue qui décline dès 1679, en raison des combats en Manche et de la concurrence des hollandais ;
-une crise du textile rouennais à partir des années 1770, en raison de la concurrence du coton anglais.

Modèle négrier havrais
Le commerce triangulaire au Havre connaît un engouement éphémère et tardif. On peut en situer le démarrage vers 1679 et son apogée, soudaine et intense, vers 1787-1788. Le nombre des expéditions est alors porté à 30 dans l’année, pour un nombre de 7500 captifs.

La traite havraise se caractérise également par son hyper-concentration sur Saint-Domingue. Elle semble être une activité d’appoint. Le milieu négrier havrais est réduit puisque 6 maisons au Havre concentrent 60% des expéditions (Begouën, Foäche, Feray…). Il existe par contre un grand nombre de petits négriers, effectuant 1 à 3 expéditions dans leur vie.
Cependant, le discours abolitionniste est inexistant au Havre. L’influence des négriers est très importante : Begouën-Demeaux s’en fait le porte-parole et obtient ainsi que la déclaration des droits de l’homme ne soit pas étendue aux gens de couleur.

Le commerce des esclaves, bien qu’activité minoritaire au Havre, a par conséquent eu un impact profond sur les mentalités. La traite a notamment joué un rôle important dans l’émancipation du négoce havrais de la tutelle rouennaise.