Cruelle la vie, par Mayline Dechamps

  Jadis, je vivais en Normandie, à l’époque des grands Seigneurs. Mon père, François, faisait partie de ses grands, ceux qui ont tout. Il avait souvent ses cheveux bruns coiffés en une élégante queue de cheval. Et ses grands yeux d’un bleu profond, faisaient fondre Mère à chaque fois. Nous vivions dans une grande demeure, surplombant le village. Je me souviens que, de ma fenêtre, je voyais les paysans, travaillant dur et vivant dans de petites masures, à peine assez grandes pour y faire tenir leur famille, parfois nombreuses. Ma chère grande sœur, Marie-Anne, ne se plaignait pas de sa vie. Évidemment, elle, de sa fenêtre, elle voyait notre immense cour, décorée des fleurs, d’arbres et d’une grande statue d’argent, contrairement à la pauvreté et au malheur que j’observais. Je sais qu’elle aimait la peinture, et le dessin, et que, souvent, pendant que j’allais chasser avec Père, elle reproduisait nos traversées à cheval ou juste le paysage. Elle portait des robes très sophistiquées et ses cheveux blonds étaient toujours coiffés d’une façon très complexe. Il y avait également ma mère, Marie-Thérèse. La ressemblance en elle et ma chère sœur était flagrante. Cependant, je ne voyais Mère que pour le souper. Et nos parents voulaient que, pendant ce moment, ma sœur et moi ne parlions point. Nous ne faisions qu’écouter parler des nouvelles conquêtes du Seigneur voisin.

  Quant à moi, Henri, je passais le plus grand de mon temps dans ma chambre, imaginant toutes sortes de choses pour aider les villageois que mon père ne voyait pas souffrir. Je suis comme Père dans mon physique, mais pas dans mon esprit et mes ambitions. Un jour, Père vit me voir et me dit:

« Viendrais-tu chasser avec moi, fils? Nous serons sur les chevaux et il y aura des chiens. J’ai cru apercevoir, il y a quelques instants, une biche dans la forêt.

-Je ne suis pas sûr d’avoir envie de faire du mal à une pauvre biche sans défense Père, avais-je répondu en regardant par la fenêtre. Je trouve cela très cruel.

-Quelle est donc cette réflexion, reprit père. Tu as toujours un plaisir indescriptible pour la chasse avec moi.

-Quand nous nous attaquons à des bêtes féroces qui font du mal aux paysans ou même à notre famille mais cette biche, il me semble, ne vous a rien fait, Père.

-Je vais être plus clair alors. Fils, tu viens chasser avec moi tout de suite! Il en est de ton devoir! »

  Nous allâmes alors à l’écurie. N’osant point désobéir à Père, je pris ma monture. Nous avançâmes vers la forêt, suivit de deux cavaliers. Lorsque nous fûmes arrivés dans le champ, face à la forêt, une biche était installée. Elle ne bougea pas. Elle semblait ne pas nous voir. Cependant, lorsque Père brandit son arbalète, la biche ouvrit les yeux et les six chiens coururent pour la rattraper, suivit par Père et les deux cavaliers. Je restais un peu à l’écart. Quelques temps après ce début d’histoire, ma sœur m’avait fait part d’un dessin qu’elle avait réalisé à ce moment.

  Une fois dans la forêt, nous avions continué à suivre la biche. J’avais peur d’aller si loin dans les bois. Je suis resté à la lisière des arbres. Le martèlement des sabots s’estompa, jusqu’à disparaître totalement. J’entendis alors un autre bruit. Il semblait provenir d’un lieu plus profond dans la forêt. Je m’avançai à pieds, quittant ma monture près d’un arbre. Les voix se faisaient de plus en plus entendre. Je remarquais une voix de femme et une voix d’homme. J’ai l’étrange sensation de connaitre la voix de la femme. Caché derrière un arbre, j’écoutais, jetant de temps à autre, un regard au deux personnes. C’est alors que cela me frappa. La femme était Mère. J’avais également déjà vu l’homme, une fois. C’était un jeune Seigneur de la contrée voisine. Il avait de courts cheveux bruns et des yeux noisette. Il était d’une élégance sans pareil. Ils parlèrent de partir ensemble dans un autre pays se nommant Espagne où le soleil les ravirait. Je me sentis obligé d’intervenir. Je sortis de derrière l’arbre. Mère et le Seigneur furent surpris et s’écartèrent l’un-l ‘autre.

« Henri, dit Mère en me regardant, que fais-tu ici mon fils?

-Je pourrais vous poser la même question, Mère. Je chassais avec Père quand je me suis perdu. Je vous ai entendu donc je suis venu. C’est à vous de répondre maintenant.

-Tu n’as pas à me poser de questions dans ce genre, il me semble. Retrouve donc avec ton père.

-Je vous ai entendu parler de partir dans un pays où il fait soleil chaque jour. Si vous ne m’expliquez pas, Mère, j’irais tout dire à Père. Et, je ne pense pas qu’il en sera ravi.

-Laissez-moi lui dire ma chère Marie-Thérèse, répondit le Seigneur en me regardant. Votre Mère et moi-même avons prévu un voyage d’affaire familial pour faire rencontrer un bon parti à votre sœur. Je suis persuadé que vous comprenez parfaitement.

-Alors pourquoi partir que vous, sans Père? Et, il me semble bien étrange que vous parliez de choses si importantes dans les bois et sans Marie-Anne.

-Arrête donc d’être insolent, reprit Mère. Retourne avec ton père immédiatement, que je finisse ma conversation avec Guillaume! »

  Jamais encore je n’avais entendu Mère me faire des représailles. Je repris alors mon cheval et parti, non pas retrouver Père mais retourner à la demeure familiale pour parler à Marie-Anne. Je savais que, en tant que grande, elle pourrait m’aider. J’arrivai dans sa chambre en lui expliquant ce que j’avais entendu:

« Tu me dis que Mère se tenait cachée dans les bois avec un Seigneur se prénommant Guillaume pour me trouver un bon parti, avait-elle reprit. C’est bien étrange. Elle serait venue me voir, je peux t’en assurer. Elle t’a raconté des mensonges.

-Crois-tu que Mère voit un autre homme que Père?

-J’en ai bien l’impression mon cher frère. Mais cela ne prédit rien de bon pour l’avenir. Si nos soupçons sont confirmés, j’ai bien peur que nous finissions notre vie avec les paysans…

-Les paysans! Pensez-vous qu’en vivant parmi eux nous pourrons leur venir en aide?

-Aider les paysans? Mais, ils sont très heureux. J’ai pris le thé avec Eugénie, la fille du Seigneur que tu as vu avec Mère, il y a quelques jours et elle m’a assuré que les paysans aiment leur vie comme elle est. Remercions plutôt Dieu de ne pas avoir à travailler comme eux.

-Tu ne les as donc jamais vu. »

Je pris le bras de Marie-Anne pour l’emmener vers ma chambre. Elle regarda par la fenêtre et parut effarée. Des paysans, tenant des fourches et des torches de feu, se tenaient aux portes. Nous descendîmes voir. Pendant que nous avions parlé, Père avait découvert Mère. Il y avait eu un duel entre Père et le Seigneur Guillaume. Un paysan les avait surpris et s’en est allé prévenir les autres. Quand je vis que Père se tenait face aux paysans, la pauvre biche tenue par les cavaliers, morte, je compris qu’il avait peu de chances de s’en sortir. Marie-Anne et moi restâmes à l’arrière pendant que les deux Seigneurs se battaient contre une foule de paysans. Aucun d’eux n’en sorti victorieux. Le corps sans vie de Père se tenait à terre, celui de l’autre Seigneur aussi. Jamais encore je n’avais vu de révolte des paysans. Je m’avançai et m’interposa:

« Stop, je vous en supplie! Vous voulez tous devenir des tueurs comme Père a tué cette pauvre biche? Je vous prie de laisser son corps en paix.

-Henri, dit Mère en venant me voir, pleurant. Ton père… n’est plus là. Alors, c’est à toi de reprendre sa place. Je sais… tu es très jeune. Tu as à peine douze ans. Mais, je suis sûre que tu en es capable. Je t’aiderai et te guiderai. »

  Depuis ce jour, je me faisais appeler Seigneur. J’avais passé les douze premières années de ma vie à regarder par ma fenêtre, en pensant comment aider les paysans. Maintenant, je fais tout pour. Écrire cette partie de mon histoire, quinze ans après, sur ce petit morceau de parchemin, me fait comprendre que, finalement, Père méritait sans doute cette fin. J’ai appris que Mère n’aimait plus Père et qu’elle voulait partir avec le Seigneur Guillaume. Marie-Anne et moi n’avions pas été étonnés, nous nous en doutions. En tant que Seigneur, j’ai condamné Mère. Je ne l’ai pas tué mais, ce n’est pas elle qui m’a aidé à tenir le rôle de Père mais Marie-Anne. Aujourd’hui, je suis heureux et j’aide les paysans, comme je l’ai toujours voulu.

Mayline est en classe de 3e au collège Lucie Aubrac d’Isneauville