Le Bracelet rouge, par Florine Bourgeaux

Bonjour, je m’appelle Lisa, et aujourd’hui, je vais vous raconter mon histoire :

J’ai été abandonnée à l’Hôtel-Dieu de Rouen, tout près de l’avenue de la Madeleine. S’y trouve une belle église, en forme de croix latine surmontée par un petit dôme . On m’a adoptée là-bas. C’était une famille riche. Elle se présenta sous ce nom : Auverlot. Ils étaient habillés comme des nobles. Je veux dire…mes nouveaux parents. L’homme portait des vêtements qui avaient l’air confortable : une redingote, un gilet court, des bottes de cuir. La femme, elle, portait une sorte de robe à la grecque. En réalité, les premiers jours avec eux ont été très difficiles pour moi. Je n’étais pas habituée à dormir dans un vrai lit de princesse. Je mangeais des aliments nouveaux comme des fruits exotiques. M’intégrer dans une nouvelle famille, voilà quelque chose qui me semblait comme une grande mais dangereuse aventure.

J’avais gardé de l’Hôtel-Dieu un ruban rouge tout élimé. On m’avait dit que c’était ma mère qui me l’avait donné en souvenir. Sur ce ruban, étaient brodés ces quelques mots : 

« Je pense à toi, je t’aime ».

Chaque fois que je lisais ce message, je sentais les larmes me monter aux yeux. La famille qui m’avait adoptée m’avais dit que je serais plus heureuse avec eux. Moi je disais oui, pour leur faire plaisir, mais j’avais du mal à oublier les mots de mon ruban rouge. J’avais l’espoir de la revoir un jour. Ma mère. La vraie. Juste une fois m’aurait suffi.

Extrait du registre des enfants trouvés, H dépôt 3  270

Il est vrai que la vie était très dure au départ pour moi à l’Hôtel-Dieu. Quand je tombais malade, je craignais toujours de mourir, comme d’autres enfants orphelins, moins chanceux que moi. Mes parents adoptifs, eux, toujours me soignèrent et m’éduquèrent.

Je grandis donc aux côtés de mes nouveaux parents, dans un immeuble de la rue de Crosne, à quelques mètres de la maison de Gustave Flaubert, un écrivain apparemment célèbre, qui venait parfois chez nous prendre le thé. Il m’expliqua un jour que son père était un chirurgien-chef à l’Hôtel-Dieu, que ses parents avaient souhaité qu’il devienne avocat, mais que cela ne l’intéressait absolument pas. En devenant écrivain, il avait pu rencontrer des personnalités du monde des arts, comme le sculpteur James Pradier, ou du monde de la littérature, comme l’écrivain Maxime Du Camp ou encore Victor Hugo. Il m’impressionnait beaucoup avec sa grande moustache. J’en avais de la chance, m’avait-il confié un jour : avec mes nouveaux parents, je pouvais partager des moments de joie comme mes anniversaires, des promenades au bord de la mer, à Dieppe, et, de plus, je recevais de très beaux habits, telles que des robes en tissu précieux cousu de perles.

Photographie NB, Dieppe, (fin du XIXe siècle), 11Fi 8719

Un jour pourtant, mon père adoptif tomba malade. Gravement malade.

S’étant allongé sur son lit de fer blanc, orné de beaux draps suspendus, on aurait cru qu’il se trouvait transporté dans un carrosse. Sa chambre était magnifique, avec sa petite cheminée et son miroir d’or au-dessus. Mon père adoptif ne l’avait plus quittée pendant plusieurs jours, bientôt plusieurs mois. Les heures étaient devenues bien longues et le silence total s’était fait dans la maison. Sauf, peut-être du côté du lit où reposait mon père adoptif. Il ne cessait de tousser, même la nuit, à cause de sa maladie. Au loin, on pouvait entendre la cloche de la cathédrale, qui sonnait toutes les heures et nous rappelait la longueur des journées.

Je m’inquiétais de plus en plus. Je demandais autour de moi ce qu’il pouvait bien avoir. On m’avait répondu sèchement « la tuberculose ». Je ne savais pas ce que c’était, mais ça avait l’air sérieux. J’avais lu un jour dans un livre qu’au Moyen Age, la maladie la plus répandue était la peste, et que dans l’aître Saint-Maclou à Rouen, on y avait entassé les malades, car il y en avait beaucoup trop pour qu’on ait le temps de tous les enterrer un par un. Mon père adoptif toussait beaucoup. Je l’entendais à travers la porte. On m’avait expliqué que la tuberculose était une maladie très répandue. Beaucoup de gens en mourraient. Personne n’en réchappait vraiment. J’avais peur que mon père soit emmené dans cet aître mystérieux, peuplé de morts.

Un matin d’automne, ma mère adoptive m’annonça que mon père était décédé durant la nuit. Ce fut un choc. Son enterrement eut lieu au cimetière du Monumental, qui domine toute la ville. Ma mère devint incontrôlable après ce décès, folle de chagrin. Elle attrapait les chandeliers, les jetait sur le miroir de la chambre de mon père. A l’heure des repas, elle n’était même plus là et restait souvent enfermée dans la bibliothèque.

Un jour, brutalement, ma mère adoptive me chassa de la maison. C’était la veille de mon anniversaire. Pour elle, j’étais la cause de ce malheur. C’était moi qui avais provoqué cette maladie à la maison. J’étais triste, moi aussi. Désormais, sans maison, et une nouvelle fois, sans parents.

Je me mis à parcourir les rues de Rouen sans savoir où aller. Alors j’aperçus une sorte de boulangerie nommée Au bon pain située dans le haut du boulevard des Belges, place Cauchoise. Je pouvais apercevoir à travers la vitrine beaucoup de viennoiseries et de pâtisseries. Il y avait du monde ce jour-là. Je décidai d’attendre avant d’entrer. Puis j’osai y entrer, pour jeter un coup d’œil. Très gentil avec moi, le boulanger me repéra bien vite. Il se présenta à moi. Il s’appelait Pierre et était âgé d’une cinquantaine d’année. Il avait un enfant qui l’aidait à tout préparer et qui faisait aussi le rôle de caissier. J’expliquai ma situation au boulanger, qui me fit don d’un pain au chocolat. Je lui expliquai que je n’avais plus rien, que j’étais à la rue. On m’avait abandonnée par deux fois, quand j’étais âgée de quelques semaines, puis la veille de mes dix ans. J’étais maintenant à la recherche de ma mère, de ma vraie mère. Je lui montrai alors ce fameux ruban rouge que je gardais soigneusement. Il accepta de m’aider. Il mettrait quelques affiches sur ses vitrines et sur les colonnes publicitaires présentes sur la place. Il interrogerait ses clients pour tenter d’avoir des informations.

Un matin, alors qu’il était tout juste parti faire un tour sur la place du Vieux Marché qui était toute proche de sa boutique, et que j’étais quant à moi en train de préparer quelques affaires avant que la boulangerie n’ouvre, le boulanger revint en courant :

« Viens m’aider ! », me dit-il, tout essoufflé.

J’étais en train de ranger le pain dans les bannettes et d’installer dans la vitrine les pâtisseries du jour, des éclairs. J’arrêtai brusquement mon activité et le suivis dans la rue voisine. C’était une rue pleine de commerces, très fréquentée et dynamique, bien qu’un peu sombre. Une femme vêtue de vêtements déchirés, les cheveux bruns en désordre, était allongée par terre, très affaiblie. Nous la ramenâmes à la force de nos bras, sous le regard des clients présents à la boulangerie :

« A quoi bon tenter de sauver tous les malheureux du quartier, Monsieur Pierre ? », s’exclama un client, l’air mauvais. Cette phrase me choqua beaucoup.

Nous donnâmes à boire puis à manger à la femme évanouie. Je commençai à lui parler pour savoir qui elle était. Quelques heures plus tard, je lui racontai mon histoire, lui montrant mon ruban rouge au passage, pour qu’elle ait confiance en moi. Une étrange expression se fit alors sur son visage. Elle me prit la main, me regarda et me dit avec une immense douceur : 

« C’est donc bien toi, Lisa ?… ».

A ce moment précis, je compris que j’avais retrouvé ma mère. Je la serrai très fort dans les bras. Les larmes coulèrent sur nos deux visages.

Ma mère ayant perdu son travail lorsqu’elle était enceinte, n’avait pas pu me garder avec elle. Elle avait préféré me confier à l’Hôtel-Dieu. Elle espérait toujours pouvoir me retrouver. Plus tard, elle me confia avoir toujours gardé un œil sur moi, en vivant dans le quartier, non loin de la rue de Crosne, où ma famille adoptive m’avait recueillie. Elle m’avait déjà aperçue auparavant dans cette rue.

Jamais je n’aurais pu imaginer pareille situation.

Je travaille maintenant dans la boulangerie, et ma mère aussi. 

                                                                                          Lisa Auverlot, Rouen, 1887

Florine est élève de 4e au Collège Claude Delvincourt de Dieppe