Le naufrage de l’Éole au large de Buenos-Aires

Par Adrien Pointel

Journal de bord du capitaine Saunier, 1840, 6P6/105.

Parmi les rôles de l’inscription maritime du port du Havre, se trouve un petit journal d’une quarantaine de pages. Une écriture manuscrite signale « Journal de Bord du Capitaine Saunier ». Le fonds de   l’inscription maritime du Havre comprend notamment les rôles de désarmements.

Le désarmement correspond à la fin de l’engagement de l’équipage d’un bâtiment et du retrait de son matériel de navigation. Le rôle de désarmement est toujours composé d’une première page indiquant des informations générales (nom du bâtiment, date d’armement, propriétaire, armateur, destination, etc…). On y trouve ensuite un tableau récapitulatif de l’équipage et enfin la revue, c’est-à-dire les ports où a accosté le bâtiment, qui peut éventuellement comporter des informations sur les cargaisons. Divers documents peuvent s’intercaler entre ces passages obligés comme des procès-verbaux, des reconnaissances de dettes ou bien encore des actes de décès et/ou de naissance.

Rôle de désarmement de l’Eole

Par conséquent, trouver un récit échappant à la forme administrative est plutôt rare. Ce petit carnet sort donc de l’ordinaire malgré sa forme plutôt modeste : un in octavo sans couverture rigide.  Il raconte l’histoire d’un naufrage heure par heure, après avoir retracé le déroulement de cinq voyages, chacun ayant son lot de tempêtes et d’avaries.

Première page du journal du Capitaine Saunier, capitaine de l’Eole

Le 8 octobre 1840, l’Éole, trois-mâts bâti en 1835, lève l’ancre pour la cinquième fois sous le commandement du Capitaine Saunier, jeune capitaine d’à peine 38 ans. Habitué des longues routes commerciales, Saunier a déjà emmené l’Éole de Calcutta à Bahia en passant par l’île Bourbon.  Lorsqu’il lève l’ancre en cette froide journée d’octobre rien n’annonce un voyage particulièrement périlleux. Il rejoint Rio de Janeiro sans encombre le 21 novembre, puis Buenos-Aires le 9 janvier.

L’Éole s’élance vers Le Havre le soir du 5 avril avec ses 16 hommes d’équipage et son chargement de cuir, de laine et de crin : un voyage banal pour ce navire ayant déjà subi plusieurs avaries et s’étant même échoué en redescendant le Gange. Cependant, tapis sous les eaux de l’estuaire, se tiennent des bancs redoutables. Le volume 12 des Annales maritimes et coloniales[1] considère en effet comme indispensable la présence d’un pilote local pour passer ce piège, ce que Saunier a respecté.  Cela n’empêche pas l’Éole d’être projeté par les courants sur le banc d’Ortiz, le condamnant ainsi au naufrage.  Pris entre l’enclume du Rio de la Plata et le marteau de l’océan, le navire brisé se remplit rapidement : 8 pouces, 18 pouces, 5 pieds, 11 pieds rien ne semble pouvoir circonscrire l’inondation à bord. Sachant le bâtiment condamné, le capitaine et l’équipage se refusent toutefois à abandonner. À 15 heures, le lendemain, le vent gonfle le fleuve et le débit s’engouffrant par la brèche redouble ; la cale puis les quartiers de l’équipage sont sous les eaux, l’issue est inévitable. Ainsi à 17 heures, un canot et une chaloupe emportent les hommes de l’Éole et quelques vivres vers la côte la plus proche.

Estuaire du Rio de la Plata,
Atlas universel de géographie ancienne et moderne,
par Lapie, Pierre et Lapie, Alexandre-Emile,
Paris : Eymery, Fruger et Cie, 1829.
https://ccfr.bnf.fr/portailccfr/ark:/06871/00111702730

La nuit enveloppe les naufragés lorsqu’ils touchent enfin terre à 11 heures du soir. Le lendemain, après une nuit passée sur le sable, le pilote visiblement agité par les événements de la veille, menace de se suicider. L’équipage tente d’empêcher ce dernier de commettre l’irréparable mais il réussit à se frapper le crâne avec le plomb de la sonde et se jette à l’eau. L’équipage proteste, tente de le raisonner, mais il refuse de revenir à terre. L’idée est alors lancée de faire mine de partir et de se placer en embuscade afin de saisir le pilote malheureux quand celui-ci se pensera seul. Ainsi, au moment où il pose le pied à terre deux matelots se jettent sur lui et le saisissent. On change ses vêtements mouillés et on constate que le pauvre homme semble avoir perdu la raison. L’équipage décide tout de même de l’emmener de force. Il finit néanmoins par se dégager et échappe aux marins qui n’ont d’autre choix que de continuer leur route.

L’équipage, longeant le rivage, est pris en étau entre l’océan et la forêt dans laquelle ils veulent éviter de s’enfoncer. Bloqués par un bras de rivière, ils n’ont d’autre choix que de continuer leur route parmi les arbres compacts. La chance tourne quand, vers 17 heures, ils tombent sur la demeure d’un certain Francis Sousa qui les accueille et les nourrit. Le lendemain, Francis leur indique une autre maison où ils pourront trouver des voitures pour les mener à Montevideo. L’équipage croise une patrouille militaire de San José qui les retient une journée. Le lendemain, le colonel demande aux naufragés de passer par son camp, où ils arrivent le 11 avril, 5 jours après avoir abandonné leur navire. Le colonel accueille Saunier et ses hommes puis met sur pied une escorte pour les mener à Montevideo où ils arrivent le 14 avril. De là, ils rentreront via divers navires vers Le Havre, concluant ainsi le dernier voyage de l’Éole.


[1]Annales maritimes et coloniales volume 12, Imprimerie Royale, 1827.