Le naufrage du Jacques Cartier

Par Chloé Gautier

Le Jacques Cartier – Rôle de désarmement  no 271 ( 6P6_414_0336)

Des histoires et anecdotes intéressantes se cachent dans les rôles de désarmement des navires. Lorsque ces derniers rentrent de leur périple au port, l’Inscription maritime récupère les rôles, où sont indiqués le nom du navire, les membres de l’équipage, les destinations… Des lettres et des rapports sont parfois attachés à ces documents, nous permettant d’imaginer les aventures dans ces contrées lointaines et les soubresauts des voyages en mer.

Des lettres d’un novice d’avril 1877 étaient intercalées dans le rôle de désarmement du navire français le Jacques Cartier. Achille Joseph Véron était parti de France avec un autre navire, puis émigré en Australie. Il a rédigé deux lettres destinées à sa mère et un ami avant de partir avec le Jacques Cartier pour l’Inde.  

« Quand tu recevras cette lettre j’aurai quitté l’Australie pour faire le tour du Monde ». Il parle dela chasse aux kangoroos, aux possums, son labeur au travail et la dégustation de vins australiens. À sa mère, il  raconte qu’il a hâte de la revoir et que son voyage en Australie le fait devenir  homme. À son ami, que les fêtes et les bals lui manquent car le dimanche là-bas, « tout est pour l’église ».

Première page de la lettre d’Achille Joseph Véron à sa mère (Rôle de désarmement du Jacques Cartier)

Mais le Jacques Cartier ne rentra jamais au pays. Une autre lettre accompagnait celle de Véron : celle de John Petit, ami de sa mère, dans laquelle il s’adresse au commissaire de l’Inscription Maritime d’Ille-et-Vilaine. On y apprend que le désarmement administratif du navire a été reconstitué au port du Havre, même s’il n’est jamais rentré. Qu’est-il donc arrivé au Jacques Cartier ?

Lettre de John Petit (Rôle de désarmement du Jacques Cartier)

Il est précisé sur le rôle de mer que le navire échoua sur les côtes de Nouvelle-Calédonie plus précisément sur le récif Pétrie, au nord de l’île: plusieurs navires retrouvèrent sa trace dans les mois qui suivirent. Les embarcations avaient disparu : l’équipage aurait pu prendre les canots et regagner la côte. Récemment, grâce aux recherches de l’association Fortunes de mer calédoniennes, des plongeurs ont vu la proue d’un voilier à cet endroit.

Récif Pétrie. Image fournie par le Musée Maritime de Nouvelle-Calédonie.

Même si une leur d’espoir subsistait, aucun marin ne semblait avoir donné signe de vie. Onze ans plus tard en 1888, un jugement sur requête du tribunal du Havre fut intenté afin d’officialiser les actes de décès des membres de l’équipage. Le jugement fut rejeté, car le tribunal considéra que ces marins auraient pu survivre.

Tribunal du Havre. Rejet de la demande de déclaration de décès. 9 Novembre 1888 (Archives Judiciaires, 3U2 / 271)

Après que l’affaire soit remontée à la Cour d’Appel de Rouen, les décès furent déclarés, dont celui d’Achille Joseph Véron. En avril 1877, avant d’embarquer pour le voyage qui lui coûterait la vie, Véron écrivit : « La nuit vient et je suis de quart, c’est beau et triste plus d’une année sur l’eau, mais j’espère que celui qui m’a sauvé des balles ennemies me protégera contre la furie des mers. »