Mon rêve, par Faustine Burgieu

Voilà bientôt dix ans que je suis dans cet orphelinat, et tous les jours se ressemblent tant que je n’ai plus la force de les compter. Mes journées sont essentiellement composées de cours, prières, repas infectes, et sommeils relativement courts. J’ai la rage au fond de moi, j’aimerais courir, crier au monde que j’existe. J’aimerais voler de mes propres ailes et m’enfuir. Assis au fond de la cour, j’observe mes camarades, tous les mêmes, des moutons. Je ne me suis pas lié d’amitié avec un seul d’entre eux. Ils ne sont sans doute pas bien méchants, mais ils n’ont rien dans les tripes et dans le cœur, c’est vide, ou peut-être juste rempli par les stupidités avec lesquelles on nous bourre le crâne à longueur de journée. Je n’ai pourtant pas d’autre vie, le monde de dehors je ne le connais pas.

J’étais plongé dans mes pensées lorsqu’un ballon en cuir heurta ma tête de plein fouet. Sans m’en rendre compte, la violence du projectile me fit perdre connaissance.

J’ouvris les yeux. Où étais-je ? J’observai la pièce inconnue dans laquelle je me trouvais à présent. La salle était très grande, les murs étaient en pierre et semblaient humides. Les dalles du sol paraissaient absolument glacées, et l’atmosphère qui régnait alors, plus que froide, était pesante et l’odeur qui parvenait jusqu’à mes narines, provenant sans doute des cuisines, était écœurante.

Mon corps glacé était recouvert d’un fin drap de lin blanc. J’étais allongé sur un vieux matelas troué disposé sur quelques barres métalliques rouillées. À chaque mouvement, je me demandais qui de mes muscles ou des lattes grinçaient le plus fort. Je grimaçai de douleur. J’avais mal partout. J’étais absolument déboussolé! Je ne compris pas ce que je faisais-là. Était-ce le paradis ? Étais-je mort ? Je me pinçai légèrement le bras pour m’assurer du contraire, mais bientôt j’entendis un murmure qui me sortit de mes pensées. «Tu es réveillé ? », demanda-t-il. Je me frottai les yeux et me redressai pour mieux apercevoir la propriétaire de cette douce voix. C’était une jeune femme très belle. Sa peau était semblable à de la porcelaine, et son doux visage était encadré de fines boucles blondes comme les blés. Ses yeux verts en forme d’amande me fixaient intensément et je distinguai aisément un sourire se dessiner sur ses fines lèvres roses.

J’hochai doucement la tête pour lui faire comprendre que j’allais bien, puis je la questionnai :

– Où suis-je ? 

– À la nouvelle infirmerie de l’orphelinat, me répondit-elle en souriant de toutes ses dents.

– Il y en a une nouvelle ? Elle est pire que l’ancienne…

– Comment t’appelles-tu ? 

– Je m’appelle Simon Pollux. Mais vous qui êtes-vous ? 

– Je suis la nouvelle surveillante. On t’expliquera plus tard, mais pour l’instant repose-toi. 

Ainsi on me laissa sans plus d’explications. Ma grande fatigue m’empêchant d’insister, je n’ajoutai rien et me rendormis. Lorsque je me réveillai le lendemain matin tous les garçons avaient rejoint leur lit et dormaient paisiblement. Ils me faisaient pitié, comment pouvaient-ils tout accepter comme si de rien n’était ? Nos conditions de vie sont bien différentes de celles des bourgeois, rien que l’année dernière cinq nouveaux-nés n’ont pas survécu à l’hiver, et je ne vous parle pas d’il y a quatre ans, un vrai carnage ! On ne m’acceptait même plus à l’infirmerie tant elle était bondée. Maintenant je comprenais pourquoi on avait jugé bon d’aménager une pièce plus grande pour en faire une nouvelle infirmerie.

Quelques minutes plus tard, j’entendis retentir une violente sonnerie qui agressa mes pauvres oreilles encore endormies. Je vis alors passer devant mon lit la longue file des garçons. Je suivis donc le mouvement sans rechigner. Nous nous dirigeâmes tous vers une petite chapelle où nous récitâmes la prière du matin. Nous étions serrés et agglutinés. Parfois le pied d’un élève venait écraser celui d’un autre, alors ce dernier n’avait plus qu’à serrer les dents. Je songeai en voyant le visage du curé que je ne passerais pas ma vie à prier.

Ensuite nous fûmes conduits dans une grande salle austère où étaient disposées des tables d’écoliers autour desquelles nous nous assîmes. Une vieille femme au teint gris et aux cheveux blancs entra alors dans la pièce, une pile de livres sous un bras, un paquet de feuilles dans les mains. Sa voix aigrie me fit sursauter lorsqu’elle nous souhaita une bonne journée. « Ouvrez votre livre à la dernière leçon », ordonna-t-elle. D’un même mouvement tous les enfants se baissèrent et attrapèrent leur livre de sous leur table. Je fis donc de même. En feuilletant mon livre rapidement, je compris que cette journée serait longue. Ce dont je n’avais pas encore conscience à ce moment-là, était que cette longue journée serait suivie d’une myriade d’autres longues journées.

 Les jours, les semaines et les mois passèrent sans qu’une journée diffère d’une autre. Mon envie de m’échapper croissait proportionnellement au temps qui défilait juste sous mes yeux en me narguant. C’est ainsi qu’une nuit, je laissai un mot à la belle surveillante, dont le nom – je ne l’appris que plus tard – était Hortense. Je lui écrivis qu’elle me manquerait mais que je n’entendais pas vivre toute ma vie cloîtré entre quatre murs mal isolés et humides.

 La lune était pleine ce soir-là. Je me faufilai entre les lits de mes pauvres camarades que je plaignais et j’empruntai une petite porte au fond du dortoir que nous utilisions d’ordinaire pour nous rendre à la cuisine et voler quelques miches de pain sans nous faire remarquer. Je sortis par l’arrière du bâtiment, quand j’entendis une porte grincer. Deux surveillantes s’étaient réveillées et m’avaient entendu sortir. Elles sonnèrent alors l’alerte. J’étais affolé, il fallait que je m’enfuie le plus vite possible avant que quelqu’un ne me rattrapât ! Je me suis caché quelques minutes dans un meuble de la cuisine. Du haut de mes dix ans j’étais très petit, alors, bien que mon dos me fit atrocement souffrir, je pu rester recroquevillé sur moi-même pendant une dizaine de minutes. J’entendis des pas passer à côté du buffet où je m’étais réfugié. C’était des bottines à talons, je reconnus aussitôt les chaussures de ma vieille professeure. Elle me criait d’une voix encore endormie – mais tout aussi agaçante – : « Simon! Tu ne pourras pas rester caché indéfiniment montre-toi ! Voyons Simon ! ».

Je retenais ma respiration pour qu’elle ne se doute pas que j’étais encore dans la cuisine à ce moment. Elle partit en soupirant. Je repris mon souffle petit à petit. Elle avait raison, je devrais sortir de ma cachette à un moment ou à un autre. Je m’apprêtais à ouvrir la porte du placard pour me glisser par la porte arrière, quand une autre personne entra à son tour dans la cuisine.

Ce que je vis alors me brisa le cœur, mais ce que je fis par la suite le réduit en cendres. Je voyais Hortense, ma lettre à la main, essoufflée, les yeux remplis de larmes, le regard plein d’incompréhension. Je murmurai doucement que j’étais désolé, je lui souris et courus de toutes mes faibles forces, laissant Hortense seule dans cette sombre cuisine. Je me détestais. Comment avais-je pu abandonner ma seule amie, celle qui avait allégé ma peine, celle qui me consolait quand je pleurais la nuit. Alors je me mis à pleurer, et je courus sans m’arrêter.

De la rue émanait une certaine magie indescriptible. L’air était doux, mais pas lourd, et l’atmosphère était légère. En entendant les cloches sonner minuit je décidai de rejoindre la cathédrale. Cette dernière était encore plus grande que dans mes souvenirs – et je vous assure que dans mes souvenirs elle était déjà immense – . L’architecture splendide du bâtiment m’arracha un sourire. La première fois que je l’avais vue, je croyais que c’était une force supérieure qui l’avait construite. Les humains sont trop stupides pour concevoir une telle merveille, pensais-je alors. Mais le temps avait passé, et je m’étais rendu compte de l’intelligence humaine. L’Homme avait bâti un empire du temps, irrémédiablement majestueux. L’Histoire de France ne m’intéressait pas dans les pages des livres, elle m’intéressait sur le terrain. Que pensaient à ce moment les ouvriers qui l’avaient bâti ? Voyaient-ils l’ampleur de leur travail ? Se rendaient-ils compte de tous les sourires que leur tâche engendrerait ? Oui c’était ainsi que l’Histoire de France me fascinait et venait jusqu’à moi.

Sans m’en rendre compte je m’assoupis sur le banc près de l’église, et je ne me réveillai que le lendemain, avec le soleil. Ses doux rayons d’été me caressèrent le visage et me tirèrent de mon profond sommeil. J’essayais tant bien que mal d’oublier le regard d’Hortense de la veille. M’en veut-elle ? Sûrement. Va-t-elle me manquer ? Sans aucun doute… Je n’ai créé aucune affinité avec un camarade, nous ne nous adressions pas la parole, et si nous l’avions fait nous aurions été puni.

J’entendis sonner sept heures, alors je décidai de profiter qu’il n’y ait encore personne dans les rues pour me promener. Une heure plus tard le marché était bondé. L’odeur écœurante du mélange des différents étals me poussa à me plaquer la main sur ma bouche et mon nez, alors que je me faufilais dans cette foule disproportionnellement immense. Je fis glisser discrètement quelques fruits dans ma manche et fourrai du pain dans mes poches jusqu’à ce que celles-ci soient remplies.

Je fus vite entraîné par un effet de masse et entra sans m’en rendre compte dans un bâtiment, collé contre une famille. En les voyant mon cœur se serra. La petite fille pleura et vint se réfugier entre les plis de la robe de sa mère, cette dernière s’abaissa et caressa du bout de ses doigts gantés la joue de sa fille. Le père paya à l’entrée, il sourit à son fils qui arborait fièrement son prix du Collège Royal de Rouen. Je baissai la tête. Aurais-je été comme cela si ma mère ne m’avait pas abandonné ? Aurais-je pu connaître le bonheur que connaît cette heureuse famille ? Toutes ces questions me hantaient depuis un certain temps déjà.

Nous étions dans un couloir circulaire, la famille s’apprêtait à s’engager par une grande porte. Que devrais-je faire ? Ma curiosité me poussant à y entrer je ne pus combattre cette idée, et j’y pénétrai sans la moindre gêne. Après tout, je ne m’étais pas enfui pour m’imposer des limites !

Les lumières s’éteignirent doucement, la tension était à son comble, le rideau rouge s’ouvrit sur les comédiens. L’un d’eux commença une tirade, je fus pendu à ses lèvres. J’eus à peine le temps d’admirer le superbe endroit dans lequel je me trouvais alors, tant j’étais captivé par l’intrigue de la pièce. Pourtant le théâtre était splendide, les gravures, les couleurs sur les murs, les sièges les plus confortables sur lesquels je me n’étais jamais assis, et la scène immense.

Les sensations par lesquelles je passai lors de cette représentation n’étaient plus représentables par des mots. C’était des couleurs, des odeurs. Le velours des fauteuils, le bruissement des robes des dames, les costumes somptueux des comédiens, leur puissante voix qui poussait jusqu’au fond de la salle, et une ambiance…royale, oui c’est le mot ! Je n’étais plus le petit orphelin de ce petit orphelinat, j’étais maintenant ce jeune homme qui venait d’assister à une représentation, et qui profitait de son ample liberté. Je me l’étais peut être octroyé seul certes, mais ce n’était pas moi qui me la retirerais !  Je sortis du théâtre des étoiles pleins les yeux. J’avais vu mon futur dans cette salle, je l’avais décidé, je serais comédien !

Mais comment le devenir ? J’étais peut-être libre mais je n’en étais pas moins pauvre…Tout semblait compromis vu ma situation. Oui c’était mon rêve, j’étais décidé à tout faire pour le réaliser, mais tout quand on est juste soit c’est plus facile à dire qu’à faire. Je marchai toute la journée, jusqu’à me retrouver devant une école. Je reconnu le Collège Royal de Rouen, le garçon du théâtre portait le même blason sur son vêtement. J’y entrai alors, encore cette fichue curiosité ! Je poussai la lourde porte et je pénétrai dans le hall d’entrée. Les somptueux escaliers en marbre et les vases en porcelaine me semblaient bien majestueux pour un collège, quand je me rappelai que je ne me trouvais pas dans un collège…j’étais dans un collège royal ! Je montai les escaliers en prenant le temps d’observer chaque détail qu’il comportait et m’engageai dans une pièce plus sombre. C’était une salle de cours, bien plus grande que celle de l’orphelinat, mais les volets étaient fermés, la journée devait être terminée. La pièce à côté était une immense bibliothèque. Au fond de cette dernière se trouvait des fauteuils disposés en cercle autour d’une petite table. Je me glissai entre deux rangées et trouva un autre coin. Cette fois-ci il n’y avait que deux chaises rangées sous une table d’étude. La table semblait faite pour travailler en dehors des cours et réviser, une lampe à huile était posée en son coin, et du matériel était rangé à ses pieds. J’admirai les immenses rangées de livres, et me promenai entre elles. Le nombre de livres, si quelqu’un s’était risqué à les recenser un à un, semblait infini. J’empruntai un livre au hasard et je m’assis sur un fauteuil pour le lire tranquillement. Ce qui y était écrit était bien compliqué pour mon jeune âge, je ne comprenais pas tout, et mon niveau de lecture étant assez faible, mon cerveau s’épuisa à la tâche et je m’endormis. Quelques heures plus tard, je fus réveillé par un jeune homme, il devait avoir trois ou quatre ans de plus que moi, donc environ quatorze ans.

–  Qui es-tu ?

– Je…et bien…personne…en fait je…, bégayai-je. Il se mit à rire doucement, et me sourit. Il ne me semblait pas méchant et plutôt sincère, alors je décidai de me présenter en toute franchise :

–  Je m’appelle Simon. Je me suis enfuis de mon orphelinat et je dormais. 

–  Oh je vois…Moi c’est Charles. Je suis un élève au Collège Royal. Qu’est-ce que tu fais ici ?

–  Cet endroit est très beau, j’avais envie d’y entrer.

–  Tu es vraiment sans gêne toi.

–  Je ne me suis pas enfui pour errer dans les rues de Rouen, aussi belles fussent-elles.

–  Tu n’es pas banal ! C’est décidé soyons amis !

Et c’est ainsi que Charles et moi devînmes les meilleurs amis du monde ! Enfin, mon seul ami plutôt que meilleur puisque je ne m’en étais pas fait d’autres ! Je fus surpris de voir avec quelle étonnante facilité il me fit entrer dans le Collège Royal de Rouen dès que je lui eus expliqué mon rêve totalement irréaliste. Ce qui me plaisait chez lui, c’était qu’il ne me jugea pas. Il ne rit pas de mon rêve, et me confia même qu’il écrivait des poèmes en secret. Il en semblait très fier, alors je n’osai pas lui dire que je n’en comprenais pas un mot lorsqu’il me les fit lire. Heureusement cet état changea très vite puisque je réussis à rattraper mon retard très rapidement ! Les professeurs étaient différents de la vieille chouette qui me servait d’enseignante à l’orphelinat. Ils semblaient prendre en compte mon faible statut social et ne m’en tinrent rigueur. Ils disaient que j’étais talentueux, que je n’avais pas besoin d’argent pour réussir. Charles m’encourageait de toutes ses forces. Je me suis promis de ne jamais l’oublier ! Et quand je repensais à mon orphelinat rien ne me manquait, excepté peut-être Hortense. Mais, et j’en étais convaincu, elle m’avait sûrement oublié. Moi non… Son visage en voyant que j’avais pris la fuite ce soir-là continuait de hanter mes pensées. J’aurais voulu lui crier de ne pas m’en vouloir, mais à présent je ne pouvais et ne devais pas faire marche arrière !

Un soir je me promenais dans Rouen. Charles et les autres pensionnaires dormaient déjà, mais je voulais me dégourdir les jambes. Il n’était pas très tard, quelques boutiques étaient encore ouvertes. Je m’approchai donc de l’une d’entre elles pour pouvoir acheter à manger, lorsque je vis une silhouette qui me semblait familière. La femme était encapuchonnée, mais sa robe et son allure ne me trompèrent pas longtemps. J’accourus vers elle, la serrai à la taille le plus fort possible. Elle fut d’abord surprise en sentant tout le poids de mon corps collé à elle, mais quand elle s’abaissa pour voir mon visage, je retrouvai ses beaux yeux verts qui m’avaient tant manqué. Lorsque je vis une larme rouler sur sa joue, je m’empressai de l’enlever avec mon pouce. Elle sourit de nouveau, et me dit simplement « tu m’as manqué Simon ». J’acquiesçais et reculais un peu pour la laisser respirer. Nous restâmes ainsi quelques dizaines de secondes à nous regarder, puis elle commença à s’inquiéter.

– Simon, dis-moi tu manges à ta faim ?

– Je mange bien mieux encore qu’à l’orphelinat !

– Continues-tu de prier chaque matin ?

– Je connais la messe sur le bout des doigts !

– Es-tu instruit comme il faut ?

– Depuis que j’ai quitté l’orphelinat ma tête est cent fois plus remplie qu’avant !

– Es-tu logé ?

– Je dors dans un lit qui n’est pas troué, sur des lattes de métal qui ne sont pas rouillées, et je vis entre quatre murs bien isolés !

– Que tu me rassures, mais que tu m’as manqué ! Qu’est-ce qui t’est donc passé par la tête pour abandonner ta pauvre Hortense ?

– Je ne sais pas Hortense, mais l’orphelinat m’étouffait, et j’ai pensé que tu m’oublierais avec le temps.

– Cela fait sept mois que tu es parti, et je t’assure qu’aucun moment que nous avons passé ensemble ne s’est échappé de ma mémoire. Elle est fraiche comme si cela s’était passé hier !

– Sept mois ? Que ce dut être long pour toi… De mon côté, la chance m’a souri ! J’ai un rêve, une éducation irréprochable, et je sortirai du Collège Royal de Rouen avec une bourse !

– Le Collège Royal de Rouen ? Tu en as des choses à me raconter toi !

– Oui Hortense, viens assis-toi près de la cathédrale que je t’explique. 

Alors je commençai mon long récit, je lui expliquai comment le théâtre m’avait fasciné et que j’avais décidé d’en faire ma vocation. Puis comment, avec l’aide de mon cher ami Charles, j’avais intégré le Collège Royal de Rouen. Elle était pendue à mes lèvres, en disant simplement : « c’est bien », et puis elle hochait la tête, elle souriait, et elle me racontait des nouvelles de l’orphelinat.

Ensuite nous repartîmes chacun de notre côté. Il commençait à se faire tard, et Hortense en bonne surveillante devait retourner à l’orphelinat. Je décidai tout de même de continuer ma balade nocturne histoire de me rafraichir les idées. Quand j’aurais ma bourse, je partirais étudier dans une école de théâtre. Et si je n’y arrivais pas ? Et si je n’avais pas ma bourse ? Je commençais à me décourager quand une personne m’interpella.

– Que fais-tu, seul dans les rues de Rouen à cette heure-ci jeune homme ?

– J’aime contempler Rouen à l’état pur, l’heure m’importe peu.

– N’as-tu pas des parents qui t’attendent chez toi ?

– Non. Je suis pensionnaire au Collège Royal de Rouen.

– Je connais bien cette école, moi-même j’y ai étudié.

– Et vous avez réussi ?

– J’ai fait des études de droit, mais ça ne m’a jamais intéressé. Moi ce que je voulais c’était écrire. Et c’est dans cette voie que j’ai réussi. Mais toi que veux-tu faire ?

– Je veux être comédien.

– C’est un beau rêve que tu as là. Il faut le garder précieusement.

– J’ai peur de ne pas réussir.

– Ah ! Cela ne dépendra que de toi. Si on décide d’y mettre toute sa volonté, son cœur et son âme à la tâche, alors on ne peut pas échouer.

– Vous le pensez vraiment ?

– Sinon pourquoi te le dirais-je ? Oui je pense que tu dois t’accrocher à ce rêve, et te battre pour l’accomplir. Je sens que tu en es capable mon garçon. 

Je me relevai du banc, déterminé, les mots de l’homme dans la tête. Je le remerciai, il me donna son nom un certain Gustave Flaubert. Je lui donnai le mien et je partis en courant au collège. Je me rendis dans la bibliothèque et j’y empruntai tous les livres que je trouvais sur l’art théâtral. Je passai tout le reste de ma nuit à étudier ces livres. En cours, nous parlions peu de ce sujet. Je dévorai ces livres, et ceux plus compliqués, je les déchiffrai. J’eus du mal, je me décourageai. Je reposai le livre, je le repris. Je le jetai à l’autre bout de la pièce, je repartis le chercher. Je pleurai, je séchai mes larmes. Je craquai, je me calmai. L’aube se leva, je me couchai.

Charles me retrouva là vers huit heures, en riant. Cette scène nous rappela notre rencontre.

– Tu as passé toute la nuit à étudier ?

– Oui.

– Mais qu’est-ce qui t’a donc motivé à ce point ?

– Gustave Flaubert.

– Qui est-ce ?

– Aucune idée.

Je lui souris, je me levai et je rejoignis la salle de cours. La journée se déroula à peu près comme toutes les autres. Une fois qu’elle fut terminée, je retournai à mes livres. J’en apprenais un peu plus à chaque page, et cet univers serait mon futur, ça je le savais! De toutes manières je n’aurais pas laissé le destin en faire autrement. À présent je tenais les rênes de mon avenir, et je ne les laisserais plus s’échapper, même si pour cela je dois me rapper les mains à force de frotter et de tirer pour prendre une autre direction ! Je me surpris moi-même à faire des métaphores, et cela me rappela ce Gustave Flaubert que j’avais rencontré tantôt. Il me fascinait lui aussi. Drôle de personnage n’est-ce pas ? Il m’intriguait également. Il semblait avoir réussi sa vie, mais quand il en a parlé, j’ai bien senti qu’il en avait bavé pour en arriver à ce stade. Alors tant pis, moi aussi j’en baverai ! Cette pensée me fit sourire – non je ne suis pas sadique – !

 Les semaines et les mois qui suivirent furent rythmés par des révisions, des cours. J’avais soif de connaissances et je fis en sorte de ne plus laisser ma gorge se dessécher ! Alors j’étudiais, encore, encore et encore, jusqu’à ce que je tombe d’épuisement. Je m’en fichais, je me réveillais le lendemain et je reprenais une journée de travail acharné sans même penser à mon sommeil.

Un jour cependant, Charles m’ordonna de dormir au moins douze heures, ce qui d’abord me fit rire, mais qui ensuite procura mon admiration envers lui lorsque je vis avec quelle conviction il m’avait donné cet ordre. Il ferait un excellent professeur ! Il me fit m’endormir de force, sans que je puisse en faire autrement. Mais j’en avais plus besoin que ce que je ne pensais, j’ai laissé mes rêves nocturnes m’emporter, loin, loin, plus loin qu’ils ne m’avaient jamais emmené. Ce rêve me montrait mon futur, confortablement assis dans le salon de ma grande maison. Le soir je faisais mes représentations, le jour mes répétitions, et la nuit je dormais comme j’en avais envie. Cette vie me faisait envie, et ce rêve m’appelait comme une prédiction. Quand je me réveillai je me rendis compte que j’avais dormi treize heures, chose très inhabituelle pour moi ! Charles me regardait dormir, me tirant la langue et me narguant: « Qui avait raison ? ».

Mais bientôt je ne vis plus Charles, il avait quinze ans alors que j’en avais douze, il quitta le collège. Je le félicitai, il avait eu sa bourse. Nous nous promîmes de nous revoir dans le futur, et nous nous quittâmes sans regret. Je continuai mes études, année après année, j’en apprenais plus, j’en découvrais plus. Tous les premiers de l’An, je rendais visite à Hortense, et souvent l’été c’était Charles qui venait me voir. J’ai appris que tout lui réussissait au lycée, et qu’il pensait devenir professeur – comme quoi quand je vous dis qu’il avait l’âme d’un professeur – ! Il aimait toutes ses études, et j’étais heureux pour lui. De mon côté, j’avais lu tous les livres sur le théâtre de la bibliothèque du collège. Je tournais un peu en rond, mais j’en étais à ma dernière année. J’aurais ma bourse, j’irais au lycée, puis j’étudierai dans une université de théâtre, et enfin je deviendrai comédien.

Me voilà dix ans plus tard, après ces magnifiques rencontres. Gustave Flaubert est resté dans ma mémoire même si on ne s’est vus que quelques secondes et qu’il ne se rappelle sans doute plus de moi. Je suis dans mon confortable fauteuil, dans ma maison. Je me lève, dans le journal du matin on peut lire mon nom écrit en lettres majuscules accompagnées de: « L’étoile montante du théâtre, un talent prometteur ». Je souris à ces mots. Monsieur Gustave Flaubert, vous aviez raison : J’ai décidé de mettre toute ma volonté, mon cœur et mon âme à la tâche, alors je n’aurais pas pu échouer !

Faustine est en 5e au Collège Delacroix de Valmont