Retour aux origines, par Nolwenn Perlinski

Jules regarde son bout de laine rouge à fleurs ainsi que son collier qui porte le numéro 960. Dans le dortoir où des lits métalliques sont alignés les uns à côté des autres, le jeune garçon est seul blotti dans sa couverture. Il pense à beaucoup de choses.
Son frère jumeau et lui ont été abandonnés dans une boite à bébé à la porte de l’Hospice Général de Rouen. « Pourquoi ? » se dit-il. Par manque de nourriture ? Par le fait que son frère et lui sont nés hors mariage ? Jules pense à toutes ces questions, elles font le tour dans sa tête. Il se tourne et se retourne dans son lit qui grince à chaque mouvement qu’il fait.
Il pense aussi à son avenir. Serait-ce dur de travailler dans cette filature où il ira tisser, nettoyer les bobines encrassées, attacher les fils brisés pour seulement cinq malheureux centimes voire deux francs ? Jules devra y partir d’ici quelques jours.


Il réfléchit à tant de choses qu’il ne voit pas Sœur Marguerite entrer dans le dortoir. Cette bonne sœur a été si gentille avec Jules depuis qu’elle est arrivée, c’est son préféré de tous les orphelins elle s’est beaucoup attachée à lui.
« Ça fait la quatrième fois de la semaine que tu ne viens pas manger. »


Elle lui tend un plateau avec une soupe à la graisse dans laquelle flottent quelques bouts de carottes, pommes de terre, oignons, poireaux, haricots et de navets et à côté du bol un morceau de pain. Puis, elle s’assoit sur le lit de Jules. Elle le regarde et voit une larme couler de ses yeux.


« Qu’est-ce qui ne va pas ? » Demande-t-elle.
« Je veux retrouver mes parents et…je ne veux pas aller travailler à la filature de Darnétal. »


La Sœur Marguerite le regarde et dans ses yeux bleu azur on peut lire une réelle inquiétude pour Jules.
Car elle sait que travailler dans le textile serait très difficile et dangereux. Les adultes n’hésitent pas à battre un pauvre enfant et à le faire souffrir pour qu’il travaille plus de quinze heures par jour.
D’autant que sa petite taille serait un avantage pour la filature et un danger réel pour lui. La sœur Marguerite tremble à l’idée que Jules se faufilera dans les endroits inaccessibles aux adultes, et qu’il puisse mourir écrasé par une machine.
Lentement, Sœur Marguerite sort un bout de papier de sa tunique. C’était une photographie en noir et blanc. Dessus, on y distingue une très belle maison en colombage et à gauche de celle-ci un hôtel qui se nomme « La Licorne », en dessous est inscrit « Lyons-La-Forêt ». Marguerite mis son doigt sur la maison en colombage et elle lui chuchote à l’oreille.


« Va et découvre ta famille. »
Jules la regarde en souriant, la serre dans ses bras et la remercie de tout son coeur. Elle est sa seule famille depuis que son jumeau est mort, quelques mois après l’abandon. Soeur Marguerite a toujours été bienveillante et charitable envers lui.
Dès l’aube, il part en secret de l’Hospice avec l’aide de Sœur Marguerite. Le jeune garçon marche, galope dans les rues de Rouen. Il est heureux car il va enfin découvrir ses parents. Quand, au bout de plusieurs heures de marche, il arrive près d’un champ de blé, son ventre gargouille. Il regarde dans sa
besace puis il pense à Sœur Marguerite. Elle y a mis du beurre, du fromage, du pain et du saucisson frais. Elle a été si gentille, grâce à elle, il va découvrir ses origines et il n’ira pas travailler dans cette
filature à Darnétal. Il mange un peu puis s’apprête à reprendre un autre morceau de pain mais il s’en empêche car il faut économiser sa nourriture.


« Ah non ! » La nuit tombe se dit Jules.
En voyant le soleil disparaître à l’horizon, il tourne la tête et voit une auberge. Jules entre malheureusement, il sait qu’il faut payer pour dormir. Il n’a aucun sou. Il s’approche de l’aubergiste et lui demande d’une voix hésitante.
« Voulez-vous …que… je… vous joue un morceau de piano ? A l’Hospice on m’a appris à jouer de l’orgue et l’on me disait que j’étais fort ! »
Le maître d’hôtel acquiesce et lui dit :
« Que veux-tu en échange ? »
« Une nuit sous un abri. » Répond Jules.
Le soir même, le jeune garçon joue et rejoue les morceaux qu’il connait par cœur. Ensuite, il s’est endormi à l’intérieur de l’étable sur de la paille fraîche. L’aubergiste réveille Jules alors qu’il dort profondément.


« Maintenant tu dois partir bézot, je ne peux pas te garder davantage. Aller à tantôt ! »
Jules reprend sa route. Mais cette fois-ci le temps n’est pas au rendez-vous. Jules a froid, ses sabots et ses vêtements sont mouillés. Il frappe à la porte d’une autre auberge mais on lui refuse de rentrer de peur que ce ne soit un voleur.
Le jeune garçon dort dehors. Le pauvre ! Il fait très froid. Dans l’obscurité Jules est effrayé en entendant les bruits étranges de la forêt : les hululements du hibou, le grincement des branches et le froissement
des feuilles. Il tremble à l’idée d’être dévoré par une bête sauvage. Des petits insectes allaient et venaient sur le jeune garçon mais Jules s’est endormi malgré sa peur.


Au petit matin, en se réveillant Jules entend des voix.
« Moi, je vais à Perriers-sur-Andelle. » Dit un monsieur moustachu à un autre homme qui porte une blaude – blouse populaire des paysans normands- remplie de terre. L’autre paysan lui demande :
« Il va pleuvoir aujourd’hui ? »
« p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non ! »
Jules qui écoute, demande :
« Boujou ! Perriers-sur-Andelle c’est à coté de Lyons-la-Forêt ? »
« Oui…à… environ neuf kilomètres. » Répond le paysan.
« Pouvez-vous me prendre ? » Demande Jules.
Le paysan se gratte la moustache et approuve. Et ils partirent, Jules chante à tue-tête à l’arrière de la charrette dans le foin. Jules s’est endormi lorsqu’un violent coup le réveilla.


« Au non ! » Se mit à dire le paysan.
« La roue est cassée ! » crie Jules.
« Tu es rien gentil comme garçon mais je ne peux pas te conduire à Perriers-sur-Andelle, tu dois continuer à pied bézot ! »
Le jeune garçon descend de la charrette et continue sa route en marchant. Il fait plusieurs kilomètres avec ses sabots qui lui font mal. La route est si compliquée à cause des cailloux et il y a encore de la marche. La nourriture commence à manquer. Il a très faim. A ce moment il voit un grand restaurant la porte de derrière est ouverte et personne n’est dans la pièce Jules observe avec envie les saucissons, le fromage et le pain.


« Si j’en prends un peu ça ne se verra pas. » Se dit-il.
Alors, il s’empare d’un peu de nourritures. Il court le plus vite possible puis s’arrête.
« Miam que c’est bon, un dîner digne d’un roi ! » Se dit-il.
Jules continue sa route et arrive dans le charmant petit village de Lyons-La-Forêt. Il voit une maison en colombage, il sort la photographie de sa poche…


« Voici le restaurant « La Licorne » ! Oh, et c’est la même maison je la reconnais ! » S’écrie Jules.
Il frappe à la porte…aucune réponse.
« Que fais-tu là garnement ? » Demande un homme.
« C’est la maison de ma famille ! » S’exclame Jules.
« Tu dois te tromper ! Vas t’en tu vas réveiller ma femme surtout que ce n’est guère le moment. La pauvre elle est très malade ! » Répond l’homme.
« Mais non, c’est la même maison ! La bonne sœur m’a donné cette photo ! Regardez ! »
Le monsieur a pitié de lui et le fait entrer. Il lui sert une soupe. Jules la déguste jusqu’à la dernière goutte. Voilà plusieurs jours qu’il n’en a plus mangé.
L’homme entend un bruit qui vient de l’étage.
« Reste en bas ! » Dit-il. Puis, il monte.
Par curiosité Jules grimpe l’escalier lentement pour éviter qu’il ne grince. Il regarde la pièce en ouvrant à moitié la porte. Il voit une vieille dame dans un lit en bois sombre. Elle est couchée, elle respire difficilement. Puis, elle lui dit :


« Viens ! ».
Jules entre dans la pièce et se présente devant cette femme.
« Approche-toi plus près mon bézot ! »
Pendant quelques secondes qui parurent une éternité pour Jules, elle le regarde dans les yeux et dans un dernier soupir elle lui dit d’une voix affectueuse :
« Tu as les yeux bleu azur de ta mère… »

Nolwenn est en CM2 à l’école Georges Braque de Manéglise